Edito

CE QUI NOUS REGARDE

 
Il suffit de lire le programme pour s’en convaincre : cette saison sera politique que ce soit en danse
ou en théâtre.
La musique chargée d’histoires humaines pourrait également y prétendre mais cela demande de
pénétrer dans un long processus historique comme l’épopée du blues de Lucky Peterson ou les belles
sonorités arabes si profondes de Bachar Mar Khalifé ou encore Soweto Kinch, saxophoniste émérite,
freestyler hors-pair pour une musique urbaine, consciente de ses origines et de son rôle politique
et social.
Cette ouverture au monde pour interpréter des sujets divers, est un choix de société.
Avec Let me change Your Name, c’est la chorégraphe sud-coréenne Eun-Me Ahn qui s’empare
des questions d’identité et de genre dont on a parlé de façon sombre et confuse et elle le fait
dans une explosion de couleurs et de vie. Eric Lacascade monte les Bas-fonds de Gorki et met en
mouvement une parcelle d’humanité abandonnée qui parle d’une France d’aujourd’hui. Jamais
assez de Fabrice Lambert lance et danse une alerte écologique. Le Richard II de Shakespeare
transforme radicalement les représentations du monde en décrivant le renversement d’un roi
de droit divin par un roi politique, le roi triste qui porte le désenchantement du monde sur ses
épaules. De la démocratie, une comédie où la pensée d’Alexis de Tocqueville s’exprime et dont la
prémonition laisse songeur: « lorsque je songe aux petites passions des hommes… je ne crains
pas qu’ils rencontrent dans leurs chefs des tyrans, mais plutôt des tuteurs ».
Hedda de Sigrid Carré-Lecoindre et Lena Paugam porte un monologue sur la violence faite aux
femmes. Le Misanthrope, la pièce qui évolue avec son temps et qui passe du statut de comédie
au 17e siècle mettant en scène un ridicule atrabilaire au « burn out » d’un jeune amoureux du 21e
en passant par un Alceste révolutionnaire puis romantique.
Avec Jan Karski (mon nom est une fiction), on touche à l’indicible, au silence, à la chute et à la
transmission de l’impossibilité de transmettre ce qui n’est pas un crime contre l’humanité mais
un crime de l’humanité. « Il ne voulait pas les sauver de crainte d’avoir à les accueillir » écrit
Yannick Haenel.
Conjurer la peur de Gaëlle Bourges lui fait écho. A la suite de l’historien Patrick Boucheron, sa danse
évoque la fresque du Bon et du mauvais gouvernement de Lorenzetti qui peint la pacification d’une
société par l’exercice de la justice et la pratique du Bien Commun.
Et Ce qui nous regarde de Myriam Marzouki pose la fameuse question du voile à travers le théâtre,
la danse, la musique, la vidéo dans un superbe spectacle. Elle n’apporte pas de réponse mais le
regard s’est déplacé et la pensée s’est déployée.
Cette géographie du déplacement est le programme politique d’une Scène nationale. L’équipe de
La Passerelle fera tout pour partager avec vous, de façon conviviale, ces intenses émotions et
la joie qui va avec.
Un programme politique qui prône l’ordre des mots plutôt que les mots d’ordre.

Alex Broutard
Directeur

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