La Passerelle
Édito

L’art et la manière

par Alex Broutard, directeur de La Passerelle.

Quand en 1966 André Malraux inaugure une des premières Maison de la Culture, qui entraine ensuite la création du réseau des 70 scènes nationales qu’on connait aujourd’hui, il prophétise dans un discours magnifique de lyrisme visionnaire que l’horrible nom de Province ainsi disparaitrait. On imagine l’émoi et la polémique…en province. C’était une autre époque mais il faut reconnaitre qu’aujourd’hui le beau nom de Région est né et s’est substitué à lui.

Mais rien encore ne s’est substitué à cet autre horrible nom : programmateur. Si les directions en charge de mener un projet sont des programmateurs, alors il y a fort à parier qu’un jour prochain les artistes rencontrent comme interlocuteur un logiciel…de programmation. Préférons-lui celui de « direction artistique » qui équivaut à celui de commissaire d’exposition pour les arts plastiques et qui illustre mieux le rapport individuel qu’on entretient avec une œuvre et un artiste puis l’art et la manière de les présenter dans l’espace et le temps.

Car une scène nationale n’est pas qu’un bâtiment qu’il s’agit d’occuper, même si La Passerelle est devenue un lieu accueillant et convivial où le public se sent chez lui : Concert sandwich, jazz au bar, café de l’architecture, café des psys, café géo, transats contemplatifs, massage des mains, colaboratoire, stages, rencontres…Malgré tout c’est d’abord un projet innovant à l’intérieur duquel une saison ambitieuse est construite comme un récit et la venue des spectateurs comme une mise en scène. C’est une cohérence et une ligne artistique qui ne peuvent être bousculées sans en casser le rythme et l’harmonie.

C’est ainsi qu’au cours de cette saison, nous pourrons continuer à suivre des œuvres que la scène nationale accompagne en production : Bernard Levy que l’on retrouve dans le récit initiatique et bouleversant d’ « Histoire d’une vie » de Aharon Appelfeld, Jean-Pierre Baro pour sa troisième création avec une pièce inconnue « Gertrud », femme en quête de sa liberté dans un monde d’hommes et Anne Théron qui continue avec nous son compagnonnage avec « Contractions » où on suit le parcours de l’assujettissement d’une salariée dans une entreprise d’aujourd’hui. Ces coproductions se retrouvent dans le réseau des théâtres et des scènes nationales des grandes villes de France.

On retrouve également la prochaine création d’Éric Vigner avec un « Tristan », le celte fulgurant porté par sa jeunesse rebelle et amoureuse, mais aussi de jeunes auteurs comme Mariette Navarro dans « Elle brûle » et Marine Bachelot dans « La place du chien » qui n’envoient pas dire ce qu’elles ont à dire et le disent clairement. Stanislas Roquette revient aussi avec « La machine de l’homme ». Sans oublier Louis Guilloux avec «Coco perdu » qui fait le bilan non pas de sa vie mais de la vie elle-même. Le festival 360Degrés convie le public à des expériences sensorielles qui bouleversent la perception du réel. On découvre aussi des œuvres étranges à l’image du spectacle québécois « iShow » qui traite des rencontres par le biais des réseaux sociaux. Le cirque sort également du cercle des pistes cendrées pour investir d’autres langages. Les spectacles dits jeune public, mais qui s’adressent à tous, explorent les territoires imaginaires que les enfants nous aident à ne pas oublier.

La danse est une ouverture sur un espace mis en mouvement que le corps du danseur incarne : un flux continu sans jamais se répéter dans « Tarab », une énergie physique d’une danse tribale avec « Histoire de l’imposture », un système sensoriel avec le Système Castafiore, un processus virtuose de l’explosion et de la dislocation du moindre geste avec la Batsheva Dance Cie, l’amplification d’un danseur porté par de magnifiques musiques sud-africaines qui endosse et joue d’un costume occidental puis retourne à celui de son ancêtre dans « Exit/Exist », et le bijou de théâtre optique qu’est « Plexus » où des milliers de fils manipulent une danseuse et condensent l’espace en sculpture.

Les concerts s’ouvrent avec audace sur les compositeurs d’aujourd’hui et entrainent le public dans la joie de ses découvertes et la jeunesse fougueuse de ses interprètes. Leurs notoriétés sont déjà présentes : Adam Laloum, Marc Coppey, Anne Gastinel...Les musiques de jazz, la plus populaire des musiques savantes et la plus savantes des musiques populaires, et ses déjà divas, Cécile Mac Lorin-Salvant et ses stars, Ibrahim Maalouf, et ceux qui le deviennent Thomas de Pourquery, Jacques Schwartz-Bart et ses rythmes vaudou et haïtiens.

Les grands artistes nous conduisent résolument vers l’essence du mot, du geste, de la note. Ils ont l’art et la manière. Ils sont le modèle de nos tableaux intimes.